Décoloniser notre regard
Cet article retrace les prise de conscience nées sur le terrain, lors d’un premier tournage documentaire à Tiwanaku, en Bolivie. À travers mes questionnements j'explore la responsabilité du regard lorsqu’on filme des communautés historiquement marquées par la colonisation. Entre doutes, remise en question et apprentissages, j'interroge ma posture de femme européenne et défends une approche fondée sur la co-création, le consentement et la réciprocité. Décoloniser le regard devient alors un engagement concret : filmer avec, et non sur, afin de faire de la représentation un espace de dignité, de transmission et de fierté partagée.
Anaïs PAJOT
1/8/20253 min temps de lecture
Les projets suivants auprès d’autres communautés multiplient mes questionnements;
Quels sont les besoins et défis auxquels les peuples racines font face actuellement ?
Comment mon travail peut il servir leur intérêts tout en me permettant de trouver un équilibre financier ?
Mon travail peut il impacter négativement les individus ou collectifs avec lesquels je travaille ?
Comment assurer que les projets menés soient dans l’intérêt des communautés et assurer la réciprocité vis à vis des participants?
Comment ne pas exotiser ou folkloriser les cultures et éviter toute forme d’appropriation culturelle ?
Comment impliquer les protagonistes dans la création de contenu tout en préservant ma créativité.
Comment comprendre les filtres sociaux-culturels qui conditionne mon regard pour créer des projets et mettre ma créativité au service des communautés ?
Quelle posture adopter en tant que femmes blanche photographe et vidéaste dans le cadre de projets en collaboration avec des peuples racines ?
Quelle est ma légitimité dans ces activités ?
Quelles sont mes intentions profondes et mon éthique de travail ?
En tant qu’Européenne, j’ai naïvement trop longtemps cru que la colonisation était un fait historique révolu.
1492, Christophe Colomb conquit l’Amérique. Sur place, je découvre à quel point ses effets sont toujours présents : dans les territoires, les mémoires, les rapports de pouvoir. L’extraction des ressources, l’exploitation de la main-d’œuvre, la destruction des écosystèmes et des cultures ne relèvent pas du passé, mais d’un système encore actif.
2026, la lutte des peuples racines continue face au néocolonialisme.
Fort de ce constat, je prends conscience et j’intègre que ma caméra et le contenu que je souhaite créer n'est pas neutre, il est politique.
Les thèmes en lien avec les traditions ancestrales ne peuvent se dé corréler de l’histoire, celle de territoires colonisés, longtemps filmés, étudiés et exploités par des regards extérieurs - majoritairement occidentaux.
Dans ce contexte, reviennent ces questions centrales: quelle est ma place ? comment éviter de devenir une forme de colonisatrice du regard ?
Ma rencontre avec Jessica et le travail réalisé avec l’association Voices of the World m’aide à formuler une réponse: tout se joue dans la posture.
Lorsqu’un projet est pensé en co-création - avec, par et pour les communautés concernées - et qu’il repose sur des principes de respect, de consentement et de réciprocité, alors une autre dynamique horizontale, saine devient possible et de beaux projets peuvent naître.
Décoloniser le regard, ce n’est pas seulement changer de sujet, c’est changer de relation. Cela signifie filmer avec, et non sur.
C’est prendre conscience et déconstruire les filtres coloniaux qui influencent mon regard et ma sémantique.
C’est partager le pouvoir de narration en laissant les protagonistes choisir ce qu’ils veulent montrer et comment et accepter que certaines choses ne m’appartiennent pas - ni à filmer, ni à montrer.
C’est s’interroger sur l’impact de mon travail sur les communautés et m’assurer qu’ensemble on préserve leur intégrité et leurs intérêts.
Décoloniser le regard passe par des gestes concrets comme demander le consentement, reconnaître les partenaires, contextualiser les images, partager les retombées du projet, restituer le travail aux personnes concernées, …
Décoloniser le regard c’est baser nos projet sur des liens de confiance tissés avec nos interlocuteurs et honorer nos principes de respect et d’intégrité.
A travers le documentaire réalisé sur la société de Tiwanaku-Bolivie- je peux confirmer qu’en adoptant une posture d’alliée, regard juste avec une intention honnête basée sur des expériences vécues, il est possible de sortir des dynamiques de domination. La représentation peut devenir un espace de dignité, de transmission et de fierté partagée.
Aujourd’hui, nos expériences de terrain nous ont permis de réfléchir et formaliser notre code de conduite et nos engagements éthiques.
Chaque projet nous amène à approfondir nos réflexions et à continuer de questionner notre posture. Nos échanges en équipe constituent une vraie boussole. Ils assurent que nos projets sont réalisés dans une dynamique horizontale où les individus sont respectés et les cultures représentées au plus proche du regard de nos protagonistes.
Mars 2024. Je suis à Tiwanaku, en Bolivie, en train de tourner mon premier documentaire. Novice en la matière je suis le programme de tournage élaboré avec l’association ACATI, co-productrice du film.
Jusqu’alors absorbée par les aspects techniques et logistiques du projet, je n’avais pas encore pris le temps de questionner ma posture. Pourtant, sur le terrain, les interrogations émergent rapidement.
• Que puis-je filmer ou non ?
• Est-il légitime de filmer le sacré ?
• Quelle responsabilité vis à vis du contenu créé ?
• Jusqu’où mes choix créatifs peuvent-ils influencer le fond du contenu ?
• Quelle posture à adopter à l’heure de représenter publiquement ce projet franco-bolivien ?


